La foule aime le confort de l'anonymat et pour cela, elle se conforme au "C'est comme ça !". Mais de temps en temps, une forte personnalité brise les schémas établis. C'est généralement ces gens qui font avancer les choses, qui font bouger les lignes. Mais le foule est belliqueuse envers toute personne qui ose s'affranchier des règles, c'est pour ça que j'ai beaucoup de respect pour ceux qui osent passer outre le "Quand dira t'on ?".

Détails

François-Timoléon de Choisy naît à Paris le 16 août 1644, au sein d’une famille de notables. Son père est chancelier du frère de Louis XIII, le duc d’Orléans. Séductrice, arriviste forcenée, sa mère, Olympe, a été mêlée aux pires intrigues du règne («Il n’y avait rien où elle ne voulût se fourrer», disait la fille du duc d’Orléans). Elle saura pourtant se ménager les entrées du jeune Louis XIV, et sans doute un accès momentané à sa couche, gagnant au passage une rente à vie.

Ce personnage dévorant reporte son ambition sur son plus jeune fils. Comme le note le biographe Dirk van der Cruysse, elle met dans sa passion maternelle «l’extravagance qui la caractérise en toute chose». Seul (petit) problème, l’enfant appelé à suivre son exemple a un zizi. Qu’à cela ne tienne, elle s’en passera. Dans ses souvenirs, l’intéressé confie que ses goûts lui sont venus «presque en naissant» : «Ma mère m’a accoutumé aux habillements des femmes ; j’ai continué à m’en servir dans ma jeunesse.»

Jusqu’à 7 ou 8 ans, les vêtements des enfants ne diffèrent guère selon leur sexe. Cependant, le garçon ayant à 15 ans perdu son père, Madame de Choisy lui imprime durablement sa marque. La silicone tardant à être inventée et la chirurgie brésilienne n’étant pas à l’apogée de l’art qu’elle atteindra au XXe siècle, Olympe modèle ce corps blafard et potelé. Elle lui perce les oreilles pour lui prêter ses boucles, lui administrant des baumes pour éradiquer les poils du menton. Comme d’autres jeunes gens, il apprend la danse, la musique et le clavecin mais évite les disciplines plus viriles.

Sa mère entend ainsi le pousser dans les bras d’un puissant et, pourquoi pas ?, du frère du jeune roi, Philippe d’Orléans, de dix ans son cadet, dont il a été le compagnon de jeu au jardin du Luxembourg : «Ne soyez pas glorieux, songez que vous n’êtes qu’un bourgeois», lance-t-elle à son fils pour le presser de se rendre aux fêtes et d’y faire ses avances. Il se liera durablement, entre autres, au cardinal de Bouillon.

Olympe lui fait recevoir, à 18 ans, les bénéfices d’une abbaye en Bourgogne. Il passe sa licence de théologie à la Sorbonne. Mais, à 20 ans, il fugue à Bordeaux pour rejoindre une troupe de théâtre. Un jeu dangereux au moment où il reçoit les honneurs de sa charge, mais il est fou de joie des mois passés à jouer les héroïnes de Corneille. «J’avais des amants à qui j’accordais des petites faveurs, fort réservé sur les grandes», confie-t-il dans ses souvenirs. Il est cependant appelé à se calmer, quelque temps. Sa famille l’envoie à Venise, où il s’adonne au jeu, passion autrement plus destructive.

En 1669, à la mort de sa mère, il choisit dans l’héritage sa garde-robe et ses bijoux. Quelques années plus tard, il écrit : «Je suis retombé dans mes anciennes faiblesses, je suis redevenu femme.» Prenant résidence au faubourg Saint-Marcel, où il sait bénéficier de la tolérance amusée d’un quartier resté encore populaire, il se fait appeler «Madame de Sancy». Ainsi est-il apprécié à la paroisse Saint-Médard, où il fait le spectacle en se chargeant de la quête, prenant bien soin que tout le monde remarque ses beaux atours, sa peau si douce et blanche entretenue à l’eau de veau et à la pommade de pieds de mouton. Un peu embarrassé, le curé pardonne à ce fidèle qui augmente ses revenus et se montre généreux envers les pauvres. C’est une période heureuse pour le jeune homme, qui vit largement des héritages familiaux.

Madame de Lafayette l’encourage, en présence du duc de la Rochefoucauld. Madame de Sancy est de toutes les fêtes du frère du roi, qui la fait danser avec ses amants. Elle invite à souper le curé et ses paroissiennes, proposant à certaines de s’attarder. Comment y voir du mal ? Elle est comme une sœur pour elles. Il convainc les mères de lui confier leur fille, au besoin en calmant leurs inquiétudes par quelque cadeau.

Choisy pousse le travestissement plus loin, en se rendant à un bal masqué, lui en femme, sa Charlotte du moment en écuyer. Il répète maintes fois la scène, ce qui décuple son excitation. Il commande à François de Troy leur portrait. Lors du carnaval, en présence de sa famille, il organise même une parodie de mariage entre «Madame de Sancy» et «Monsieur de Maulny», qui n’est autre que Charlotte portant perruque et pantalon. Il la remplace par une lingère, qu’il renomme «Mademoiselle Dany». Il ne pleure guère aux ruptures, disant d’une amante perdue : «Quoique je l’aimasse beaucoup, je m’aimais encore davantage, et ne songeais qu’à plaire au genre humain.» Tout est dit. Il reçoit bien parfois des moqueries et des lettres anonymes, ses frasques font l’objet d’un écho dans une gazette, il est gentiment brocardé par les chansonniers, il entend les chuchotements à l’église, mais, ainsi protégé et si heureux de se donner en spectacle, il ne s’en soucie guère. Ce qui choque le plus, du reste, n’est pas forcément son excentricité vestimentaire mais ses liaisons hors mariage.

Ces folles années prennent fin un soir où, à l’Opéra, il salue le fils du roi dans sa loge. Son gouverneur, le duc de Montausier, surnommé «Rabat-joie», est assez sinistre pour qu’on dise qu’il a inspiré le misanthrope de Molière. Le prince s’amuse de la rencontre avec cette belle personne, ce qui ne peut qu’inciter Choisy à redoubler de coquetterie. Le duc l’apostrophe : «J’avoue, madame ou mademoiselle, je ne sais comment vous appeler, j’avoue que vous êtes belle. Mais en vérité, vous n’avez point de honte à porter un pareil habillement, et de faire la femme, alors que vous êtes assez heureuse de ne l’être pas ? Allez, allez vous cacher.»

L’abbé ne peut prendre à la légère l’avertissement d’un homme aussi influent. Joueur impénitent, il a peut-être aussi quelques motifs à se faire oublier. Il part à Bourges, où il installe son propre théâtre devant les provinciaux ébahis. Il se fait passer pour une riche veuve, «la comtesse des Barres». Au château de Crespon, il joue de la musique, partageant chocolat, thé et café, autant de nouveautés. Il s’attache à une demoiselle de la Grise de 16 ans, qui en parait 12. Il l’installe à demeure, sous le prétexte de lui apprendre à se coiffer et à jouer la comédie. Il lui prête ses diamants, dans lesquels il voit refléter sa propre beauté. Il va jusqu’à parodier les jeux de l’amour devant ses invités, poussant la jouvencelle dans son lit, la couvrant de baisers, avant de lui «donner de plus solides plaisirs», en cachette sous les draps, tout au bonheur de «tromper les yeux de son public».

Il s’éprend d’une petite actrice de passage pour le carnaval, Roselie. Dans son récit, il abandonne soudain l’usage du féminin pour livrer son trouble : «J’étais né pour aimer les comédiennes.» Il rejoue l’échange des rôles, sur les planches comme à la ville, appelant l’orpheline, âgée de 15 ans, «mon petit mari». Mais celui-ci «prit la mauvaise habitude de vomir tous les matins». Il faut se rendre à l’évidence : le petit comte est enceint. Le scandale les presse de s’enfuir à Paris, où Timoléon lui trouvera un mari.

En 1683, tombant gravement malade, il s’effraie du châtiment éternel que lui promet sa vie dissolue. Il se retirera à l’abbaye de la Trappe, dans le Perche, puis au séminaire des missions étrangères, à Paris. L’année suivante, il persuade Louis XIV de l’envoyer suivre une ambassade au Siam (l’actuelle Thaïlande), visant à convaincre le souverain local de se convertir au catholicisme. Huit ans plus tôt, il avait accompagné le cardinal de Bouillon au conclave à Rome, où il servit d’assistant à la délégation française. Il lui était ainsi revenu d’écrire la missive au roi le convainquant d’assurer l’élection du pape Innocent XI. En dépit d’une brouille à son retour d’Asie, Louis XIV favorisera son entrée à l’Académie en 1687.

L’abbé, qui a connu le succès en relatant son voyage au Siam, passera la seconde moitié de sa vie en historien prolixe. Il fait partager son ouverture d’esprit envers les mœurs des étrangers et l’islam. Il écrira aussi une historiette du règne de Louis XIV. Toujours bienveillant, ne reculant pas devant l’hagiographie, il touche son public par une prose légère, tissée d’anecdotes qui tiennent de l’ouï-dire. Son grand œuvre est une Histoire de l’Eglise rédigée en 5 000 pages et onze volumes, dont il est malaisé de conseiller la lecture. D’Alembert lui prête ce bon mot : «J’ai écrit, grâce à Dieu, l’histoire de l’Eglise ; il me reste présentement à l’étudier.» Hervé Castanet note qu’il se sert de l’écriture comme d’un déguisement, posant ses confidences comme autant de fanfreluches.

C’est son journal qui lui assure la postérité. Il a suscité plusieurs romans peu inspirés et quelques études de cas. Certains ont assuré qu’il n’eut pas d’aventures homosexuelles, ce qui est contredit par le texte même. Jusqu’où poussait-il les relations, nul ne le sait. Le manuscrit n’est pas autographe. Il a été recopié. Il est en morceaux, et il en manque des parties. La chronologie est incohérente. Il est tout en ambiguïtés, sous-entendus et invraisemblances. Entouré de miroirs, l’auteur détaille sans fin ses toilettes. Cette litanie, sous l’emprise du plaisir, lui permet d’éviter la «rencontre avec le réel», pour reprendre l’expression de Jacques Lacan. «Ce n’est pas que j’ai envie de me louer», assure-t-il. A l’évidence, il ne fait que cela. L’attraction irrésistible de son journal tient dans le parfait naturel avec lequel l’auteur assume son propre plaisir. C’est le point sensible, celui qui a suscité le plus l’indignation à travers les siècles. «Ce débauché n’exprime aucun regret ou remords» : l’historien Georges Mongrédien, qui a mis un peu d’ordre dans ces feuilles, est consterné par ce livre «malsain». Lacan a parlé de «pervers normal», «tout à fait à l’aise dans sa perversion, ce qui ne l’a pas empêché de mener une carrière accomplie dans le respect général… Et d’écrire avec une parfaite élégance» ses mémoires. Sa conversion paraît sincère, mais il a travaillé chez lui, habillé en femme, jusqu’à ses derniers jours. Il s’est éteint octogénaire, le 12 octobre 1724, quai de la Mégisserie, à peu près rassuré sur le sort que lui réserverait Dieu.

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